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Réforme des retraites : quels enseignements pouvait-on tirer du Grand débat national ?

Le projet de réforme des retraites émerge dans un contexte où le gouvernement est mis en cause à la fois sur sa compétence, par des discours d’experts, et sur sa confiance, par sa faible représentativité et son image négative. Pouvait-on prévoir le rejet aussi massif de ce projet ? Retour sur la tentative avortée du Grand débat national.

Les retraites dans les Grand/Vrai débats

On se souvient aussi qu’après quelques péripéties, la mise en place du Grand débat national a finalement été contrôlée par le gouvernement, confiée à deux ministres et à des « garants » nommés par des instances politiques. En conséquence, un collectif de Gilets jaunes a décidé d’ouvrir, sur la même plateforme numérique, une consultation alternative et indépendante du politique : le Vrai débat.

Les deux consultations étaient très différentes dans leurs dispositifs et n’ont pas attiré le même nombre de contributeurs. Dans les deux cas, on ne dispose d’aucune donnée sur les personnes qui contribuent. Mais des travaux ont tenté de les cerner, soit en reproduisant des enquêtes en ligne (Benjamin Monnery, EconomiX, CNRS & Université Paris Nanterre), soit en utilisant des algorithmes d’intelligence artificielle (Mathieu Brugidou, Philippe Suignard, Caroline Escoffier et Lou Charaudeau, EDF R&D). Les résultats semblent converger pour montrer que les détracteurs des Gilets jaunes étaient plus présents dans le Grand débat gouvernemental, alors que les soutiens aux Gilets jaunes se sont davantage mobilisés sur le Vrai débat.

Notre Laboratoire d’Etudes et Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LERASS, Toulouse) avait été sollicité, avec d’autres, pour traiter les données du Vrai débat. Quant au Grand débat national, l’appel d’offre annoncé pour mobiliser la recherche publique sur son traitement n’a jamais été publié.

Les résultats de nos analyses ont été publiés sur le site du logiciel Iramuteq et sur celui de l’Observatoire des Pratiques Socio-numériques. Nous allons nous concentrer ici sur ce qui pouvait concerner la question des retraites.

Dans les classifications lexicales des deux débats, nous avons repéré dans quelles classes on parlait de retraites. Nous avons donc extrait tous les segments de texte de la classe 10 de l’analyse du Vrai débat (Gilets jaunes) et la classe 14 de l’analyse du Grand débat (Gouvernement)[1]. On aboutit à un sous-corpus de 90837[2] segments de textes (35 mots par segment en moyenne) représentant 3,2 millions de mots. La classification de ce sous-corpus permet d’obtenir six classes : 

Dendrogramme "retraites"

Deux blocs de lexique se distinguent clairement : les classes 1, 6 et 3 (55,6%) s’opposent aux classes 2, 4 et 5 (44,4%).

La question qui se pose immédiatement est de savoir qui sont les contributeurs qui expriment ces deux visions. Encore une fois, rien n’a été prévu pour le savoir. Mais nous pouvons comparer les deux sources : Grand débat et Vrai débat, pour voir si elles se répartissent de façon homogène.

Histogramme "retraites"

Le lexique oppose clairement le Grand débat gouvernemental (classes 1, 6 et 3), dont a vu qu’il était plutôt défavorable aux Gilets jaunes, au Vrai débat des Gilets jaunes (classes 2 et 4). La classe 5 est moins facile à attribuer.

On peut également rechercher dans quels « salons » du Grand débat ou dans quelles « sections » du Vrai débat ces contributions ont été postées.

Pour ce qui concerne le Grand débat gouvernemental (classes 1, 6 et 3), c’est très significativement le « salon » « fiscalité et dépenses publiques » qui a été investi à propos des retraites. A l’exception de la classe 5 qui relève davantage de « organisation de l’Etat et des services publiques ».

Pour ce qui concerne le Vrai débat des Gilets jaunes, on retrouve les arguments de la classe 2 dans la « section » « démocratie et institutions » et ceux de la classe 4 dans « économie, finances, travail, comptes publics », mais également « expression libre et santé, solidarité, handicap ».

Une première hypothèse se dessine alors : les retraites seront abordées, soit dans un contexte de finance et de gestion des comptes publics (plutôt dans le Grand débat national), soit dans un contexte d’économie, de société et de démocratie (plutôt dans le Vrai débat).

Maîtriser la dépense publique

La classe 1 (22,6%) est corrélée avec les formes : allocation, familial, attribution, condition, aider, revoir, social, rsa, santé, logement, chômage, enfant, apl, âgé, éducation, augmenter, temps, cmu, recherche, aide

Elle renvoie donc explicitement à l’économie politique et les segments les plus caractéristiques vont dans le sens d’une plus grande maîtrise des dépenses, notamment par l’allongement du temps de travail :

  • attribution de certaines aides sociales apl allocation familiales rsa santé logement formation environnement et aide développement et formation quartiers défavorisés (GD)
  • taxe d habitation reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales allocations familiales allocations chômage au delà de 4000 euros aide au logement santé recherche éducation (GD)
  • suppression de la taxe d habitation pour tous revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales augmenter le temps de travail reculer l âge de la retraite allocation familiales chômage rsa santé santé éducation nationale recherche (GD)
  • âge de la retraite revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales augmenter le temps de travail rsa allocations familiales cmu aide médicale d état chômage santé et éducation (GD)
  • investisement diminuer les impôts impôt sur le revenu taxe fonciaire taxe d habitation reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales retraite indemnités chomages rsa allocation familiales allocation logement santé dépendance aucun (GD)
  • augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales reculer l âge de la retraite les allocations familiales quand les parents sont défaillants limiter le chômage et le rsa quand les personnes ne cherchent pas à travailler en matière de santé police justice éducation hôpitaux (GD)

La classe 6 (20,8%) est corrélée avec les formes : reculer, temps, augmenter, âge, travail, condition, attribution, revoir, aider, social, retraite, impôt, taxe, csg, succession, fiscal, baisser, ifi, revenir, niche… C’est la classe la plus explicitement consacrée à la question des retraites, liée encore à la diminution de la dépense sociale, mais également au rééquilibrage de la fiscalité.

  • il faut baisser l ir csg successions ainsi que eliminer l ifi et réduire le nombre d impôts et taxes reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales baisser la dépense publique inefficace (GD)
  • pas d inégalité devant l impôts si on supprime la tva on la supprime pour tout le monde direct tva csg isi isf taxe habitation taxe sur les successions reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales (GD)
  • il faut réduire la pression fiscale impôts sur les revenus locaux taxes dont tva csg amendes radars routiers cela devient insupportable reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales surtout ne plus augmenter les impôts (GD)
  • baisser la fiscalité elargir l assiette csg impôts sur les revenu taxes foncière reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales instaurer une politique de minima financée par les citoyens promouvoir une approche financière complémentaire personnalisée toutes la dépendance aucune (GD)
  • supprimer les petites taxes et supprimer la part non déductible de la csg un impôt sur un impôt cela s appelle du vol reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales supprimer des niches fiscales (GD)
  • fournir une ventilation des dépenses publiques régulièrement et leur évolution élargir l assiette des impôts surtout sur le revenu l impot sur le revenu des tranches intermédiaires et supprimer la taxe d habitation reculer l âge de la retraite augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales (GD)

La classe 3 (12,15%) est corrélée avec les formes : aider, attribution, social, condition, revoir, gens, assistanat, classe, arrêter, moyen, besoin, vivre, bénéficiaire, argent, donner, taxer, distribuer, encourager, connaître, contrepartie… Elle mobilise un lexique assez voisin de la classe 1. Elle prône également l’allongement de la durée de travail et la réduction de la dépense sociale, mais est davantage dirigée vers la protection des classes moyennes et la taxation des classes supérieures.

  • arrêter de massacrer les classes moyennes impôt sur le revenu reculer l âge de la retraite revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales aider les gens qui travaillent ou qui recherchent vraiment un travail on n a plus les moyens aucun (GD)
  • taxer les gros revenus impôt sur les revenus des classes moyennes revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales vérifier et suivre correctement les bénéficiaires des aides rsa il vaudrait mieux inciter les gens à travailler ou occuper par un travail les bénéficiaires aucune les impôts sont déjà bien trop élévés (GD)
  • les gens auraient ainsi conscience de ce à quoi servent leurs impôts taxer les très riches en arrêtant de taxer la classe moyenne ou moyenne supérieure impôt sur le revenu augmenter le temps de travail revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales cessez de distribuer des aides à tout va et sans contrepartie (GD)
  • arrêter de taxer la classes moyennes qui ont beaucoup travaillé l impot sur le revenu et toutes les taxes qui pleuvent de plus en plus revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales arrêter de faire de l assistanat à outrance (GD)
  • rétablir l isf et arrêter de donner des aides aux personnes qui profitent du système taxes carburants impôts sur le revenu revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales favoriser les gens qui travaillent et diminuer les aides de ceux qui profitent de l assistanat (GD)
  • il faut arrêter de toujours taxer plus les classes moyennes qui paient tout mais qui n ont pas droit à grand chose l ir revoir les conditions d attribution de certaines aides sociales il faut revoir le système sociale pour ne plus être dans l assistanat rsa chômage (GD)

Réduire les inégalités

Le ressenti d’une inégalité dans la distribution des ressources est un sentiment répandu, mais la revendication d’égalité peut prendre des formes extrêmement différentes et parfois opposées.

La classe 4 (16,94%) est corrélée avec les formes : salaire, smic, cotisation, euro, cotiser, net, salarié, charge, employeur, patronal, mois, bas, gagner, fois, patron, salariales, écart, augmentation, petit, brut… La revalorisation des petits salaires est ici au centre des contributions.

  • augmentation du salaire baisser les cotisations patronales sur les salaires au dessus de 1800 euros et augmenter plus sérieusement les charges patronales sur les petit salaires smic etc pour inciter les patrons a pas laisser les gens aux smic pendant des années (VD)
  • augmentation smic de 200 euros net sans augmentation de charges et exhonération à l embauche de cdi pendant 1 an augmentation smic de 200 euros sans augmentation de charges pour petites entreprises et artisans grâce au cice créer des aides à l augmentation des salaires plutôt que des aides au bas salaire  (VD)
  • bas salaires et les allègements des charges sociales remplace le cice au niveau réduction cotisation employeur les allègements des charges patronales sur les bas salaires jusqu_à 1 6 de smic empêchent les augmentations des revenus  (VD)
  • le salarié est gagnant en touchant son salaire brut et non pas net 1 smic augmenter l entreprise peut embaucher principalement les tpe et petites entreprises qui peinent à cause de ces cotisations  (VD)
  • les entreprises localisées dans d autres pays de l union européenne ex pologne roumanie qui envoient des travailleurs détachés travailler en france payent des charges sociales infiniment plus faibles que les entreprises françaises de l ordre de 200 euros pour un salaire net égal au smic (VD)
  • plus tout à fait exact avec les nombreuses baisses de cotisations patronales sur 1 6 fois le smic sur l embauche d un travailleur handicapé ou 50 ans ou chômeur longue durée sur mes derniers salaires je cotisais plus que mon patron travailleur handicapé et 50 ans (VD)

La classe 5 (17,44%) est corrélée avec les formes : départ, privé, année, calcul, régime, jour, trimestre, age, carrière, légal, carence, dernier, compte, durée, partir, heure, congé, semaine, pénibilité, retraite… L’égalité[3] des droits à la retraite va viser, tantôt les différences entre public et privé, tantôt les « régimes spéciaux », mais va intégrer également des critères de carrière, de pénibilité et d’espérance de vie.

  • suppression de tous les régimes spéciaux de retraite malgré la grogne que cela va engendrer même durée de cotisation et même age de départ à la retraite pour tous public et privé même base de calcul de retraite pour tous xx meilleurs années (GD)
  • rétablir la durée du travail à 39 heures pour tous les salariés du public et du privé supprimer tous les régimes spéciaux de retraite définir une formule de calcul de l age de départ en retraite en fonction de l évolution de l espérance de vie (GD)
  • départ à la retraite à taux plein à 60 ans maximum ou après 37 ans de carrière maintien de la prise en compte des 6 derniers mois de cotisation pour le calcul des retraites des fonctionnaires et alignement du secteur privé sur le secteur public (GD)
  • suppression du statut de la fonction publique d etat et territoriale sauf pour les missions régalienne de l état et alignement du régime de retraite des fonctionnaires sur le secteur privé age de départ et calcul de la pension 6 derniers mois contre 25 ans dans le privé (GD)
  • législation du travail identique au privé 35 heures age départ à la retraite et calcul de la retraite jours de carence identiques en cas de maladie mise en congé d un fonctionnaire incompétent identique à un travailleur du privé (GD)
  • uniformiser tous les régimes de retraite avec un seul objectif même nombre d années de cotisations même mode de calcul pour la pension de retraite même âge légal de départ à la retraite pour le public et le privé uniformiser les régimes de retraite (GD)

La classe 2 (10,13%) est un peu particulière. Comme le montre le graphique suivant, elle définit une troisième dimension argumentative autour de la notion d’avantage.

AFC "retraites" 

Cette classe est corrélée avec les formes : avantage, élu, président, ministre, fonctionnaire, privilège, ancien, haut, frais, député, edf, mandat, sénateur, chauffeur, sncf, salaire, parlementaire, voiture, train, nature… Les classes dirigeantes sont ici visées prioritairement.

  • train de vie de l état suppression de l isf suppression du sénat suppression de la moitié des députés trop de ministres en allemagne 16 plafonnement du salaire des hauts fonctionnaires et élus suppression du cice suppression des avantages des anciens présidents de la république (VD)
  • rémunérations et avantages financiers excessifs limitation du salaire des hauts fonctionnaires à un plafond bien inférieur au salaire du président de la république premier ministre et ministre en particulier au ministère des finances suppression des privilèges des députés et sénateurs (VD)
  • je pense qu il serait bon de revoir les modalités d attribution des avantages et privilèges dont bénéficient les hauts fonctionnaires les ministres députés sénateurs et anciens présidents de la république et que les retraites de ces personnes soient versées à l âge légal (GD)
  • il faut remettre à plat tous les privilèges de nos élus comme les avantages que gardent nos anciens présidents de la république après leur mandat revoir les indemnités que touchent nos élus frais de bouche salaire enveloppe salariales pour leur aides (GD)
  • revoir les salaires des élus et des hauts fonctionnaires supprimer les salaires à vie et les avantages des anciens présidents revoir les conditions d attribution et le montant des retraites des ministres (GD)
  • aux anciens présidents aux très hauts fonctionnaires et à tous les nantis supprimer les avantages aux élus retraités rentes voitures de fonction chauffeurs collaborateurs policiers garantissant leur protection et sécurité spéciale gratuité des transports publics vieillesse (GD)

Le gouvernement en crise de crédibilité

On le voit, les débats sont argumentés et, dans les deux cas, les contributeurs ont joué le jeu. Contrairement aux exemples antérieurs (le fameux débat sur l’identité nationale), il n’y a pas eu ici de défouloir émotionnel, mais un réel sentiment de responsabilité.

Derrière l’opposition lexicale, ce sont bien deux visions structurées qui s’affrontent. Et elles ne sont pas nouvelles.

La vision budgétaire et financière (« maîtriser la dépense publique ») se retrouve davantage dans le Grand débat national. Et l’allongement de la durée de travail ou le recul de l’âge de la retraite y sont explicites et répétés. Cela s’accompagne éventuellement de mesures de baisse de la fiscalité des entreprises et des particuliers, mais surtout des allocations sociales. Mais on note que la question des impôts est moins tranchée : une partie importante des contributeurs du Grand débat national demande que l’augmentation de la durée de travail soit compensée par une taxation des revenus supérieurs.

La vision économique et sociale (« réduire les inégalités ») est, comme on pouvait s’y attendre, davantage représentée dans le Vrai débat des Gilets jaunes, et elle mobilise des idées d’égalité des chances et de bien-être au travail. La demande d’effort est clairement dirigée vers les populations les plus aisées et cela inclus les décideurs économiques et les responsables politiques. Une réflexion sur l’équilibrations des régimes de retraite selon les secteurs professionnels est également portée et on la retrouve également exprimée dans le Grand débat national.

Cela étant, il était impossible de dégager, à partir de ces données, d’une part une position majoritaire et d’autre part une intensité aux réactions d’opposition à la réforme.

Sur le premier point, les contributeurs ne sont sans doute pas « représentatifs » et nous n’avons pas de données sociodémographiques pour l’évaluer. Le fait qu’il y ait eu davantage de contributeurs au Grand débat s’explique également par sa couverture médiatique très supérieure.

On peut néanmoins penser que le discours sur la nécessaire maîtrise des dépenses publiques puisse apparaître comme conforme aux arguments portés par les institutions nationales et européennes. On peut penser également que ces discours, relayés par les organisations du travail et de la formation professionnelle, puissent apparaître comme majoritaires, du moins en tant que norme de jugement.

La nouveauté, avec ce mouvement d’opposition à la réforme des retraites, c’est que cette norme majoritaire est contestée sur sa pertinence, et par des experts : sans rien connaître en économie, on voit régulièrement que le gouvernement se trouve en opposition avec des autorités académiques.

Un conflit de compétence

Lorsqu’on entend différentes interprétations du rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR), on peut se dire que la question des retraites est bien complexe, mais qu’il y a des experts qui se chargent d’y comprendre quelque chose en mobilisant des connaissances réelles. Et, même si la science semble avoir perdu beaucoup de crédit et qu’on stigmatise volontiers les « sachants », on continue à être sensible à une argumentation logique, étayée par des faits et des données, et validée par des collectifs académiques. C’est leur métier et ils sont compétents et légitimes pour donner un avis.

Lorsque le gouvernement présente cette réforme comme étant inévitable et la seule possible, on entend des experts dire que ce n’est pas aussi évident, que la situation n’est pas aussi grave et que d’autres réformes seraient possibles.

Lorsque le gouvernement en appelle à la solidarité intergénérationnelle et met en avant l’évolution démographique, on entend des experts dire que la solidarité en question n’est pas une question de nombre de cotisants, mais de production, et qu’on se trompe de critère.

Lorsque le gouvernement met en avant 12 milliards de déficit prévu, les experts le ramènent au budget global et disent que c’est à peu près 3%, ce qui serait gérable sans cette réforme-là.

Pour chacun d’entre nous, et selon sa compétence en économie, la décision n’est pas facile. Mais elle va aussi dépendre de son affinité avec ce gouvernement, de la confiance qu’il est capable de lui accorder.

Un procès en légitimité

La légitimation par l’élection au suffrage universel est parfois avancée : le président a été élu sur son programme, qui annonçait cette réforme des retraites. Notre analyse des programmes a néanmoins montré que les choses n’étaient pas aussi claires et que le programme du candidat Macron n’était pas forcément celui de ses partisans (« les jeunes avec Macron »).

Mais surtout, il apparaît clairement, en tout cas pour le candidat E. Macron lui-même, que l’explication du second tour de l’élection présidentielle doit intégrer un vote massif de rejet de la candidate d’extrême droite, qui n’impliquait donc pas l’adhésion à son programme. Il faut donc regarder plutôt le premier tour : le candidat E. Macron a attiré 28% des votants, ce qui, rapporté à l’abstention, représente 20% des électeurs. Un électeur sur cinq a donc exprimé son accord avec ce programme.

Il en reste quatre sur cinq qui ne l’ont pas approuvé. La majorité « relative » du parti présidentiel à l’élection législative qui a suivie peut aussi être vue comme une confirmation de la faible adhésion de l’opinion au programme. Et si on ajoute les ressentis d’injustices sociales, depuis les affaires McKinsey à l’augmentation des profits des plus riches, en passant par les évasions fiscales et les conflits d’intérêt entre des politiques et des grandes entreprises, on a tous les ingrédients d’une méfiance vis-à-vis de ce gouvernement et d’un rejet de sa légitimité.

Une évolution ignorée

On voudrait croire, à grands renforts de « triangulation », que les oppositions historiques qui ont fondé notre société n’ont plus cours dans le monde moderne et que s’y référer est une marque d’archaïsme ou d’extrémisme. Les contributeurs aux Grand débat national et Vrai débat des Gilets jaunes les ont réhabilitées. Et ils permettaient certainement de prévoir que des réformes touchant aux fondements de l’économie sociale allaient provoquer des réactions fortes. Encore aurait-il fallu accorder un peu d’intérêt aux consultations qu’on avait lancées (ainsi qu’aux cahiers de doléances, mais c’est une autre histoire).

Plus fondamentalement, il semble que certains discours sont en train de changer. Sans doute l’épisode COVID-19 y est-il pour quelque chose, mais les préoccupations climatiques laissent penser que ce changement est très profond. Le discours de compétitivité de l’économie et de soutien à aux entreprises apparaît de plus en plus comme justifiant l’enrichissement de catégories très riches, arrogantes et insouciantes vis-à-vis des catastrophes à venir.

On entend que le travail est questionné en tant que valeur. Les recruteurs observent que les candidat-e-s ont des exigences sur les conditions et le temps de travail. Dans les Ressources Humaines, on dit qu’on est passé d’un marché d’employeurs à un marché d’employés. Ces derniers jours, les sites de simulation des retraites ont été saturés. Les gens veulent savoir ce qui va leur arriver et certains ont effectivement peur pour leur avenir. Le gouvernement a éveillé ces peurs, mais aussi de la colère et de la motivation à agir pour que les décisions changent. C’est ce cocktail que l’on retrouve dans la rue.

Lors de précédentes grèves, des médias pouvaient montrer des salariés se décrivant comme « pris en otage » par les manifestants. On le voit moins en ce moment. Mais on entend plutôt les mêmes salariés dire qu’ils n’ont pas la possibilité ou la liberté de perdre une journée de travail. Certains en viennent à se demander, finalement, si ce ne sont pas ces salariés-là qui sont pris en otage par leurs employeurs, avec la complicité du gouvernement, pour les empêcher d’exprimer leur insatisfaction vis-à-vis de leurs conditions de travail et leur aspiration à une troisième vie.



[1] Merci à Lucie Loubère pour cette extraction.

[2] Même si ces quelques 91000 citations peuvent paraître considérables au regard des échantillons habituels des sondages (environ 100 fois plus), d’une part on ne peut pas garantir qu’elles proviennent de 91000 personnes différentes et, d’autre part, on n’a aucune information nous permettant d’évaluer la représentativité de ces contributeurs.

[3] Le mot « égalité » est très significatif de la classe 5.

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